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Anne-Laure Chamboissier

Bernard Heidsieck, la poésie debout

Depuis quelques jours, Vaduz, La poinçonneuse ou encore Carrefour Chaussée d’Antin résonnent dans ma tête et tournent en boucle tels des scansions. Bernard Heidsieck, l’un des pionniers de la poésie sonore, s’en est allé ce samedi 22 novembre. Cette musicalité sans effet qui lui était propre, cette voix au timbre posé et si particulière qui aura marqué chacun d’entre nous qui le découvrirent sur scène pour la première fois.

Alors qu’une révolution s’opère dans le champ musical au début des années 50, Bernard Heidsieck prend conscience de l’impasse dans laquelle se trouve la poésie Si une révolution aussi radicale était entrain de s’opérer dans la musique, il m’apparaissait comme d’une nécessité hurlante qu’il en soit de même dans la poésie. Dès lors, il pense une nouvelle façon de la concevoir. Il s’agit de lui offrir un nouvel espace que celui de la page. Le verbe devient actif, la poésie actée. Il se tient droit, debout ou assis devant un auditoire, préférant très vite en 1963 le terme de poésie action à celui de sonore.

Les poèmes partitions (1955-1964) marquent le début de cette tentative. La sémantique est toujours là mais disparaît peu à peu. Le phonétisme n’existe plus, même si cette tentative ne prend toute son ampleur qu’à partir de 1959. Il utilise pour la première fois le magnétophone. L’arrivée de la technologie dans le champ de cette nouvelle poésie en gestation tient un rôle prépondérant comme outil de fabrication et support de diffusion. L’électronique permet à ses recherches de se développer : trituration, cut-up, superposition, collage… et dès lors de métamorphoser certaines données sémantiques.

Comment son oeuvre se déploie t-elle alors ?

L’idée de séries est déterminante pour qui veut comprendre sa démarche. 1962, Bernard Heidsieck aboutit à une véritable écriture sonore avec Poème-Partition B2-B3, lequel texte donnera lieu à sa première lecture publique. Puis suivront Biopsies (1965-1969), Passe-Partout (1969-2004), Canal Street (1973-1976), Derviche / Le Robert (1978-1986) et Respirations et Brèves Rencontres (1988-1995). Il fait, véritablement, de la poésie un outil de lecture du réel Je faisais des textes sur les choses qui me frappaient, qui surgissaient, ou pour donner de la valeur à des choses toutes simples, avec lesquelles on vit. Il fallait surtout de pas faire de la poésie poétique dépasser « la langue poétique. Cette phrase résume en elle seule cette exigence qui était la sienne et ne l’a jamais quitté.

A la différence d’autres poètes sonores de sa génération, tel Henri Chopin, il n’abandonne ni le sens, ni la phrase. Ses poèmes sont écrits, la partition fait partie intégrante de l’oeuvre. Par ce processus de pré-enregistrement sur magnétophone et d’improvisation simultanée, au micro, en direct, il donne une autre dimension au poème. Il le projette hors de l’espace de la page. Et produit une oeuvre ou texte-corps et voix forment un tout indissociable dans un questionnement permanent. Ses notes convergentes si précieuses pour la compréhension de son oeuvre, en témoigne : Achevé, enregistré, chacun de mes textes me pose le problème de sa retransmission. Comment le rendre en directe, en public, visuel ? Comment « le faire agir » ? Comment le vivre ? Comment le faire « passer » dans le cadre « d’une lecture » / action qui se veut minimale – et surtout ni jeu, ni happening ?

Bernard Heidsieck a été le moteur d’une oeuvre polymorphe dont chaque fragment se développe tel un fil d’Ariane. Etape par étape, nous nous sommes laissés happer par cet univers à la fois extrêmement construit et libre de tout carcan. Véritable expérience physique, cette oeuvre ne peut s’appréhender par une simple lecture de ses textes. Sans l’écoute, on ne peut approcher toute la corporalité, la subtilité d’une langue re-fabriquée avec du déjà vu, « la langue de tous les jours incandescente » selon la jolie formulation d’Olivier Cadiot.

> Bernard Heidsieck, Notes convergentes, Intervention 1961-1995, Al Dante, 2001
> Olivier Cadiot, Un derviche à Royaumont, CCP n°19 consacré à Bernard Heidsieck, éd. Centre International de la poésie de Marseille, 2010.